Malgré l’entrée en action sur le terrain d’une vingtaine d’hélicoptères de combat français et britanniques, à partir de navires mouillés en Méditerranée, l’impasse militaire en Libye est totale.
Aucune solution de sortie de crise – politique ou militaire – n’est en vue à court terme, ce qui a conduit l’Otan à décider, la semaine dernière, une prolongation de trois mois de sa mission en Libye.
Réunis mercredi à Bruxelles les 28 pays membres de l’Alliance atlantique ont affirmé leur intention de mener l’opération "protecteur unifié" à son terme et déclaré qu’ils étaient disposés à "mettre en œuvre les moyens nécessaires" pour atteindre cet objectif. Mais pour l’instant, c’est encore l’enlisement dans un conflit prolongé de basse intensité qui guette les forces de l’OTAN et leurs alliés arabes du Qatar, des Emirats arabes Unis et de Jordanie.
L'occident n'a rien compris de la situation en croyant que l'opposition était démocrate.
Dans un rapport qui vient d’être rendu public ("Making sense of Libya"), International crisis group (ICG) examine les raisons de ce blocage et propose son propre plan de sortie de crise.
A la différence de ce qui s’est passé en Tunisie et en Egypte, observent les rédacteurs du rapport, la confrontation entre Kadhafi et son opposition a obéi, dès son éclatement en février, à une logique de guerre civile. Cette particularité est largement due à la nature de la société libyenne demeurée largement tribale, clanique, et à l’absence de toute structure étatique ou représentation politique, l’existence des partis étant considérée comme une trahison des principes de la Jamahiriya, "l’Etat des masses", instauré en 1977 par Mouammar Kadhafi.
Inventeur et théoricien permanent de ce régime sans équivalent, ce dernier exerçait un pouvoir absolu en s’appuyant à la fois sur le cercle de ses proches, sur la milice des comités révolutionnaires, sur les 140 tribus et clans – dont 20 à 30 seulement ont une influence – et sur les nombreux obligés attirés dans son orbite par la manne pétrolière.
On n'avait pas entendu Sarko parler de démocratie lors de la visite de Kadhafi, il avait même tancé vertement Rama Yade qui avait osé soulever le sujet !
Despotique mais habile, Kadhafi, après avoir méprisé les notables tribaux a, par la suite, jugé plus efficace de les courtiser ou de les dresser les uns contre les autres. C’est dans l’est du pays, en Cynénaïque qu’il a rencontré les résistances les plus vives, à cause la nature plus traditionnelle, conservatrice, de l’islam local et en particulier en raison de l’influence de la puissance confrérie des senoussis et de la présence d’une branche des Frères musulmans.
Les ressentiments des habitants de l’est à l’égard du pouvoir de Tripoli étaient aussi fondés sur la discrimination dont ils estimaient être les victimes en matière d’infrastructures ou de répartition des investissements.
L'obession strérile de l’Otan : chasser Kadhafi
Compte tenu de la terreur imposée par les institutions de la Jamahiriya, la quasi-totalité de l’opposition politique – en dehors de quelques mouvements islamistes ou jihadistes locaux et de minorités ethniques berbères, tebu et touareg – était basée à l’étranger, en particulier en Grande-Bretagne.
Ainsi s’explique qu’à Benghazi, le Conseil national de transition (CNT), qui représente l’opposition, soit composé d’une trentaine de membres venant d’horizons épars : notables issus de la société civile, technocrates, anciens membres des Comités populaires de la Jamahiriya, transfuges du régime, érudits religieux souvent proches des frères musulmans.
Une approche précipitée de cette situation complexe, montrent les rapporteurs d’ICG, a conduit à la fois à sous-estimer la capacité de résistance du régime et à surestimer la capacité militaire de l’opposition.
Appuyée par l’aviation de l’Otan et de ses alliés arabes, aidée désormais au sol par des équipes d’experts militaires occidentaux, alimentée en armes et munitions, cette opposition est encore trop inorganisée, trop inexpérimentée pour s’opposer, avec des chances de l’emporter, aux forces du régime.
Ce qui explique sans doute la lente dérive de fait de la mission de l’Otan.
En principe mandatée par la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, pour "protéger les civils et les zones peuplées de civils" contre les attaques du régime de Kadhafi et cela, en excluant toute forme d’occupation étrangère du territoire libyen, la coalition qui s’est rassemblée en février derrière Paris et Londres, agissant avec le soutien de la Ligue arabe, semble avoir de fait réorienté sa mission.
Le départ et/ou la chute de Kadhafi, qui n’est pas mentionné par la résolution, est devenu son objectif explicite. "La question n’est pas de savoir si Kadhafi partira, mais quand", affirmait mercredi 7 juin à Bruxelles le secrétaire général de l’Otan Anders-Fogh Rasmussen.
Les quatre points de la négociation
Faire du départ de Kadhafi la condition incontournable d’une initiative politique équivaut à accepter la prolongation du conflit et à aggraver la crise, estiment les experts d’ICG.
La priorité devrait être, au contraire, de mettre sur pied un cessez-le-feu stable et d’ouvrir la négociation sur un nouvel ordre politique, post-Kadhafi.
Négocié entre le CNT et le régime de Tripoli, le cessez-le-feu devrait être accompagné par le déploiement d’une force internationale de maintien de la paix, chargée d’en surveiller et garantir l’application.
Le silence des armes obtenu, une opération d’aide humanitaire, destinée aux populations dans le besoin, pourrait être organisée.
